ignorance-active

Le tombeau de l'humanité

Bon alors c'est pas compliqué, on va faire un cours d'histoire mondiale accélérée.

Maintenant que tout le monde est au courant qu'on est des crevards à titre individuel autant qu'à titre collectif et cela pour un nombre infini de générations qui ne viendront plus dès lors qu'il n'y aura plus d'air à respirer ni d'esclaves à rendre libres, il m'est agréable de proposer ici à mon absence de lecteur, un coup d'oeil dans le retro viseur du café des sports où nous nous trouvons, à boire tranquille des coups tandis que des bombes ventrues crèvent déjà les nuages frelatés.

C'était il y a très très très longtemps. Une vermine opportuniste qui deviendra plus tard votre voisin de pallier, chaussette et calvitie comprises, a trouvé le moyen de manger plus que les autres et à force de bricolages variés avec les matériaux trouvés ici et là, s'est retrouvé avec des capacités d'abstraction telles que, s'il s'agit de votre voisin de parlier, il sera capable de se souvenir de la dernière fois qu'il vous a traité de salope et d'allumer la fois suivante une cigarette devant vous pour ensuite souffler sa fumée directement dans votre visage alors même que tout cela, sur un plan strictement conservatoire et fonctionnel, n'a aucune utilité pour l'espèce humaine. Votre voisin de palier n'est pas un animal et ses capacités d'abstraction exceptionnelles font de lui l'égal d'un prédateur universel pour tout ce qui existe parmi les animaux, les plantes, les autres sociétés et les voisines de gauche.

Entre le temps de la vermine encore incapable de rien et celui de votre voisin de pallier, celui là même qui ne sait rien sur rien, se promène bras à la portière de son véhicule en forme de tank etc il y a l'histoire. Oui, voilà c'est comme ça. Il va falloir se faire à cette idée. Alors on va faire en gros deux tas avec ce temps là : un tas d'avant les sciences appliquées et un tas d'après l'invention des sciences appliquées. Pendant le premier tas de temps, vous ne pouviez pas changer quoi que ce soit au monde physique sans devoir vous même dépenser une énergie folle et y engager votre propre existence, mourir de faim etc. Alors grosso modo ça faisait des sociétés plutôt agraires organisées certes selon différents modes de coercition politiques, plus ou moins souples, allant de la démocratie participative à la tyranie, mais des sociétés toujours soumises à des principes d'économie d'energie transmises de générations en générations, ce que l'on nommerait la "culture".

Pendant le second tas de temps, en revanche, l'avancée des sciences a permis d'en arriver à une situation où votre voisin de pallier, qui n'a dû ni chasser son repas, ni marcher où que ce soit pour assurer son quotidien se retrouve à courir tout seul dans un parc représentant officiel de la nature afin, comme il dit, de se dépenser. Toute l'énergie qu'il n'a pas dépensée en devant calculer la bonne méthode pour ne pas mourir de faim ou se protéger de ceux qui tailleraient volontiers son village en pièces pour récupérer le fruit de son travail et sauver ainsi de la famine les enfants de l'autre village, il la dépense en short, faisant des tours sur le bitume d'un parc en rebondissant dans des chaussures en plastique. Votre voisin de pallier n'a donc aucune idée politique qui soit en rapport avec la réalité énergétique du monde, c'est à dire aucune idée du tout mais puisque c'est votre voisin de pallier on peut conclure que sans doute vous non plus vous ne pensez rien de valable dans ce sens là. Il ne suffit pas de dire que votre voisin de pallier est un monstre car il dit que les arabes sont des sous hommes et les migrants des poissons qui s'ignorent pour penser que votre humanisme exprimé de nombreuses fois sur internet et au marché bio fait de vous un animal politique.

Voilà donc qui nous mêne au chapitre de ce qui s'est produit pour passer d'un tas de temps à l'autre. Que s'est il donc passé pour que votre voisin de pallier vous souffle sa cigarette au visage après avoir fait deux tours de parcs en rebondissant dans des chaussures en plastique ? Je vais répondre tout de suite, sans perdre le moindre temps et je serai pour une fois irréfutable. Il s'est passé que concommitamment au réchauffement de la terre et au développement des sciences appliquées, les différentes sociétés ont vu leur composants sociaux se spécialiser dans un maillon ou un autre de la chaine de production d'énergie disponible, ce qui a conduit pour une part à une meilleure stabilité fonctionnelle puisque les sociétés pouvaient désormais thésauriser, pour une autre part à une redéfinition de rôles sociaux assortis d'une conscience de masse quant à la différence de condition sociale.

C'est à ce moment charnière qu'une sorte d'épiphanie intellectuelle a eu lieu. Libéré temporairement de la nécessité des jours, quelques fous se sont avancés pour exposer aux masses la possibilité que la société désormais étendue du petit groupe à de vastes territoires rendu interdépendants par le progrès puisse décider elle même de la forme qu'elle pourait prendre et cela en vue de régler tout à la fois deux problèmes qui étaient jusqu'alors distincts : 1 que vais je manger ce soir ? 2 comment définir avec mon voisin de pallier ce que je pourrais manger ce soir ?

Les voisins de pallier qui avaient à manger pour le soir même ont tous répondu à la première question tandis que les voisins de pallier qui ne savaient pas ont répondu seulement à la seconde question. Une très petite minorité a consenti à répondre aux deux et d'une manière ou d'une autres ils ont très mal fini, sous forme de steak plus ou moins ou de souffre douleur. Ce fut la dernière fois qu'on entendit réellement parler de politique.

Plus tard, c'est là qu'on est les amis, ceux qui ont tiré le plus grand avantage économique de la spécialisation dans la chaine de production se sont mis ensemble d'une manière toute tacite pour affirmer la disparition définitive de la culture des homminidés initiale et la remplacer par, à vrai dire :

RIEN

... ou alors, pour faire plaisir aux nostalgiques de la pensée, par des marionnettes qui parlent de droits et de libertés sur des estrades et invitent régulièrement à voter pour eux afin de changer l'état des choses, comme si on était dans un petit village.

Il se trouve que c'est ce rien qui semble parfaitement convenir à l'idée que se sont fait les masses du bien commun. Le bien commun, c'est le rien, c'est la mort que nous avons en partage, c'est pourquoi il est vain d'aller plus loin. J'irai si je veux faire des tours de parc dans mes chaussures en plastique pour me calmer de ne pas pouvoir encore trucider ma voisine débile sans en payer les frais. C'est tout.

Cela fait que la suite de l'histoire est forcément assez prévisible. Une masse d'homminidés qui n'auront rien reçu de très intelligent en héritage trouveront alternativement des absences de chefs pour mener leurs affaires sans lendemain ou des chefs pour appliquer les méthodes archaïques du retour à l'ordre quand ils se trouveront importunés.

Alors on peut sans doute formuler autrement. Cette cervelle que vous avez en commun avec votre voisin de pallier, c'est probablement ce que le monde, dans ce qu'il a de plus réel, de plus fonctionnel, de plus atomique, construit, ici ou dans n'importe quel autre monde, pour parvenir à une extermination plus tard salutaire aux autres elements moins évolués.

← Je veux ma Momon