l-être-et-la-poule

Poule 4

Il y aurait, se disait-il, toujours des poubelles s'agissant des choses et des enterrements s'agissant des hommes, le reste de l'histoire se résumant à des problèmes de déballage et d'emballages, lesquels finissent au rebut. Comme il n'était pas physiquement assez affuté pour devenir policier ou assassin et – aurait-il eu de bon résultats scolaires – pas assez soutenu par ses parents de misère pour devenir médecin, il ne lui restait donc comme axe de réflexion professionnelle que les emballages, les déballages, les poubelles et les morts.

Ses débuts dans les poubelles furent malaisés. Son premier stage, à la déchetterie de la sortie de la ville, trainait en longueur malgré la grande rigueur avec laquelle il s'employait à séparer le bon grain recyclable de l'ivraie sans avenir. Il obtint une place à tiers temps, les deux autres tiers étant occupés par des pistonnés qu'il ne chercha pas à concurrencer. Plus tard, le projet d'action dans l'axe de l'emballage usagé lui fournit encore quelques occasions de vérifier la pertinence de sa démarche : l'ampleur des emballages soumis à la force publique au lendemain des fêtes de la Nativité était telle qu'on demandait à des mercenaires du déchet comme lui de seconder pour un temps les rois mages régulièrement appointés.

Son curriculum vitae s'étoffa d'autant. Puis il y eut à ramasser ce que les vagues et les touristes laissaient sur les plages en se retirant. Cela lui fit comme des vacances. Malgré ces bons débuts et des états de service excellents, il ne se trouvait pas toujours dans cet état d'esprit véritablement positif qu'exigeait de lui, en faisant cogner son stylo en cadence sur la table, le chargé de dossiers de l'agence pour l'emploi au bureau de laquelle on lui demandait d'aller se montrer parfois

Malaxé par l'esprit mordant et sournois de cet agent, peu financé au bout du compte par ses différents emplois au tiers, huitième et quart de temps, il en était à imaginer sérieusement un recyclage professionnel alors même que sa carrière ne faisait que commencer. Il lui parut en même temps qu'un tel virage, prit si précocement, risquait de faire tache dans son parcours. Mais une lueur d'espoir vint bientôt par la voix du gouvernement de son pays. Un beau soir, il fut en effet annoncé que des comités d'experts étaient en train d'examiner ce qui, dans le service public financé par l'impôt, ne pourrait plus constituer désormais une activité suffisamment régulière pour justifier l'emploi de fonctionnaires voués corps et âme à ces activités, quand, à leur place, des opérateurs spécialistes pourraient apporter leur grande expertise et répondre aux besoins tout en fournissant des garanties d'efficacité et même, ajoutait-on, d'excellence.

Ce discours lui parut clairement s'adresser à lui. Certes, il faudrait écarter pour toujours le projet vague de se remettre aux exercices mathématiques et aux synthèses de texte afin de devenir le titulaire officiel d'un poste de déballage ou d'emballage, mais des perspectives s'ouvraient clairement.

C'est donc par un jour gris consécutif à un autre jour gris qu'en suivant une jeune fille dont les jambes n'étaient pas mal dans un cimetière, il croisa une affichette sommairement collée sur la pancarte du règlement, où l'on pouvait lire que ladirection de l'établissement était à la recherche d'un temps partiel motivé possédant des qualités de souplesse et de discrétion et chez qui une précédente expérience en milieu mortuaire constituerait un plus certain. En relisant mieux l'annonce selon une technique que lui avait enseigné son chargé de dossier de l'agence pour l'emploi, il lui parut que l'ensemble des mots clés qu'il fallait souligner afin de dessiner le profil réel du poste entrait en résonance signalétique avec quatre vingt pour cent des mots clés qu'on lui avait suggéré d'inscrire en haut de son curriculum vitae. L'absence de modalité de contact, que ce soit par courrier, courriel, téléphone, fax, pigeon, mégaphone, pneu, lâcher de ballon, télégramme, signaux de fumée, ondes magnétiques, ondes télépathiques, aurores boréales, indiquait que le poste avait déjà commencé de «saucer le piston», comme disait le chargé de dossier en prenant un air subtil.

Quand un employé à plein temps souleva par erreur le cercueil où il avait pris place et l'achemina jusqu'à la salle de recueillement afin que, pour quinze minutes encore, les proches d'un défunt de la veille puissent admirer la dépouille maquillée du disparu, le candidat se souleva sur un coude devant la famille réunie et dit dans le même mouvement qu'il était là pour l'annonce, en ajoutant pour clarifier et ne froisser aucune
susceptibilité fonctionnaire, qu'il s'agissait du temps partiel.

Oui, dit le directeur lors de l'entretien, la donne avait changé, les budgets n'étaient plus ce qu'ils étaient, jamais plus qu'aujourd'hui l'heure était moins aux dépenses, non, dit le directeur, l'activité du cimetière n'avait pas baissé ces temps derniers mais il fallait maintenant faire avec des contraintes nouvelles et des défis au niveau de la gestion du personnel, tant au plan humain que logistique, et que oui, le cimetière, dans l'interdiction formelle où il se trouvait d'embaucher un nouvel employé spécialisé ou de remettre en cause l'écosystème syndical en augmentant les charges de travail, cherchait bel et bien un temps partiel alliant souplesse et discrétion pour certaines tâches très ponctuelles et plus exactement pour veiller au bon déroulement des incinérations administratives.

Comme il avait appris par cœur le règlement du cimetière, il attrapa donc la balle au bond en affirmant qu'il rebondissait – tel fut le mot qu'il employa – qu'il comprenait, que sûrement le nombre d'indigents morts sans aucune famille ni proche pour payer l'enterrement avait dû augmenter avec les hivers rigoureux. Pis, avec leshauts et les bas de l'économie et la baisse du sens des responsabilités collectives dans nos sociétés contemporaines, une nouvelle clientèle se présentait qui, sans être indigente, tentait de faire payer sa petite incinération personnelle à la collectivité. Le directeur fut tellement épaté par cette pertinence de vues – acquise la veille en écoutant à travers les parois du cercueil – qu'il lui répondit qu'en effet, le préfet pensait qu'il y avait des abus, à ce niveau là.

Pour laisser la meilleure impression possible au directeur, il déclara avant de partir qu'il avait un projet personnel à forte dynamique dans le domaine du déballage/emballage, en sorte qu'au cas où il faudrait ouvrir le profil du poste au repérage proactif des indigents morts de fraîche date sur la voie publique en s'emballant eux- mêmes dans des cartons, il serait motivé par un travail allant dans cet axe. Le directeur répondit qu'il appréciait sa proactivité, quoiqu'il ne tienne pas particulièrement à ce que le temps partiel qui serait choisi rabatte trop de cadavres vers son établissement car, justement, l'administration avait très clairement formé le vœux que cet emploi demeure à temps partiel et qu'il y ait le moins possible de morts qui partent sans payer. Il ne lui cacha pas non plus qu'il ferait tout son possiblepour appuyer sa candidature auprès de sa hiérarchie.

Ragaillardi par ce témoignage d'estime, il sifflotait maintenant des airs à la mode dans les transports en commun en se rendant d'un temps partiel à l'autre. En estimant les nouvelles rentrées d'argent sur lesquelles il pourrait bientôt compter, il acheta des lunettes de soleil pour forcer un peu le destin. Et le destin lui sourit.

C'était véritablement une place en or, dont le seul défaut visible résidait dans la trop rare conjonction de circonstances assez favorables pour qu'il fût appelé très souvent : qu'un indigent meure en pleine rue, qu'il soit conduit vers ce cimetière au lieu d'un autre et qu'on ne lui découvre ni famille ni proche. Dans ce cas son contrat précisait qu'il devait réceptionner le corps tout seul dans la pièce froide à l'entrée du cimetière, le glisser dans une boîte en bois agglomérés puis le pousser pendant 500 mètres sur un chariot jusqu'au crématorium, dans le brasier duquel il devait glisser la boîte et d'où, après une heure environ, durant laquelle on le payait, il devait faire couler les cendres à l'intérieur d'une urne en plastique avant d'aller finalement répandre tout cela au dessus d'un petit terrain sablonneux communément appelé « jardin dusouvenir ». Il se retint de remarquer qu'on aurait pu laisser les cendres aussi bien là qu'ailleurs vu qu'elles n'étaient pas nominatives une fois répandues et que, de toutes façons, un mort sans famille ni proche connu avait déjà perdu son nom de son vivant.

Mais comme les 500 mètres du crématorium au jardin du souvenir étaient également payés, mieux valait ne pas trop faire son intéressant. Un travail en or, voilà ce que c'était. Seulement voilà, il y avait un problème. Le contrat stipulait aussi qu'était assimilable à une faute lourde tout manquement au devoir d'observation scrupuleuse des alentours du chariot mortuaire afin de relever la présence d'éventuels proches ou de familles déguisés en simples visiteurs du cimetière, laquelle présence aux abords dudit chariot, attendu le décret d'une certaine date, annulait la procédure d'incinération et nécessitait un rapport immédiat aux autorités compétentes, suivi d'enquêtes éventuelles.

Il connut sa première incinération administrative à l'automne dans un cimetière totalement vide mais où, dans la peur de mal faire, il lui avait semblé voir bouger quelque chose, comme un ombre derrière une tombe. De ce jour, il conçut une stratégie inspirée d'un reportage qu'il avait vuà la télévision sur les services rapprochés de la reine d'Angleterre lorsqu'elle se rendait dans des pays moins civilisés que l'Angleterre : il décida de changer de parcours sans informer sa hiérarchie. En effet, il préférait encore risquer d'être blâmé en augmentant artificiellement ses appointements avec un parcours non direct, que d'être accusé de ne pas avoir vu un cortège illicite. On mettrait cela sur le compte de sa fantaisie, se disait-il, et il garderait sa place. Le calcul de ce nouvel itinéraire ne lui posa en revanche aucun problème : il suffisait d'éviter les emplacements fréquentés par un mort de moins de 50 ans pour rendre suspect immédiatement tout vivant que l'on croiserait. Comme il avait obtenu de bons scores en jouant à pac-man dans son enfance, il était confiant dans sa stratégie. En suivant donc un itinéraire qui reliait principalement des morts plus anciens que n'importe quel vivant, il ne vit ni ne distingua rien ni personne lorsqu'il conduisit son second mort jusqu'au jardin : un barbu assez jeune et dans les vêtements duquel on trouva seulement les papiers de son chien, une vieille bête pelée. Comme en revanche on ne trouva pas les papiers de l'homme sur le chien, ainsi qu'aimait à plaisanter le représentant syndical du cimetière, ce chien fut conduit dans un centre de rétention provisoire où, faute de preneur, et bien qu'on l'eût baptisé Mickey en raison de ses oreilles rigolotes, il fut piqué et incinéré également, aux frais de la princesse.

C'est ainsi que, un proche de disparu se fût-il déguisé en tombe mobile avec des trous pour suivre des yeux son mort jusques en son jardin, il aurait pensé que l'employé au chariot funèbre qui zigzaguait dans les allées en sursautant au moindre coup de vent était à la fois malade des nerfs et membre d'une unité d'élite capable de découvrir des signes cachés dans les feuillages.

A son sixième mort, notre homme commençait à se détendre un peu, à mieux dormir la nuit et à moins se tromper dans ses tris à la déchèterie. Bien que toujours très nerveux et sur ses gardes, il conduisit le septième sans difficulté ni hallucination, si bien qu'il se crut sorti d'affaire. Pourtant, le huitième ne passa pas exactement comme une lettre à la poste. C'était un barbu également, qui ne disait rien à personne de près ni de loin, sauf peut être à un indigent de l'autre côté de la rue où on l'avait trouvé. Celui-là avait eu l'air de grogner quelque chose comme « tant mieux » ou « pas mieux » à la levée du corps de son vis à vis, sans que les enquêteurs aient pu trancher à ce sujet ni obtenir d'informationsupplémentaire. Tandis que l'employé à temps partiel poussait son chariot en passant devant des tombes qui n'avaient plus d'important que le nom, il lui sembla distinguer comme un regard de connivence par delà le derrière rebondi d'une vieille dame penchée sur un pot de fleurs. Il fit donc une courte halte pour considérer mieux le danger, puis bougea de quelque pas lentement, en observant ses mouvements du coin de l'œil. La vieille dame approcha de quelques pas aussi, une petit pelle à la main, avec un air de vouloir dire quelque chose. En avançant d'un pas plus rapide, son cœur se mit à battre plus fort encore, car il vit qu'elle le suivait pour de bon.

Plus tard, lorsque la vieille dame sortit de ses 72 heures de garde à vue, après qu'on l'eut confrontée à la dépouille dégelée du barbu et interrogée en profondeur quant à sa présence sur la tombe d'un mort vieux d'un siècle, la police en vint à croire qu'elle ne mentait pas en expliquant sa passion des plantes endémiques aux cimetières – les plus belles selon elle – et comment elle avait voulu parler à un employé du cimetière qui avait l'air triste et angoissé par une si belle journée ensoleillée.

Après ces événements dramatiques, le directeur convint d'une réunion avec son zélésubalterne pour, déclara-t-il un peu gêné, redessiner ensemble le profil de l'activité. Comme il s'embourbait un peu dans la dialectique du « savoir » et du « faire savoir » qu'on lui avait apprise récemment lors d'un stage de management interdisciplinaire, son employé proactif apporta lui-même une solution à leur problème de cortège imaginaire. Un reportage historique sur les derniers moments des condamnés à mort lui avait appris que les lueurs du jour étaient les plus favorables aux exécutions, et plus particulièrement aux décapitations car les vertèbres cervicales supérieures étaient en état de flexion optimale. Il proposa donc une révision de son contrat dans ce sens. Le directeur fut emballé et accepta à la condition que son employé à temps partiel cesse de papillonner avec son chariot entre l'entrée et l'incinérateur.

Les incinérations administratives devraient donc désormais suivre un nouveau mode opératoire, disait l'avenant à son contrat : à l'aube, et en ligne directe. La dizaine de clochards barbus suivants glissa ainsi de l'oubli à l'oubli comme sur le feutre d'un billard. L'hiver était d'une rigueur exceptionnelle et l'employé acheta à crédit une nouvelle télévision à écran plat. L'ambiance des relations de travail s'était dans le même tempsfortement améliorée : on téléphonait au temps partiel pour une incinération de barbu, comme on disait maintenant, et le temps partiel répondait « oh la barbe » en riant à chaque fois.

Tout se passait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, jusqu'à ce jour d'avril où, en convoyant une barbe assez lourde qui lui fit l'impression d'être exceptionnellement bien tenue, il sentit derrière lui une présence inquiétante et des bruissements légers. Au début il ne vit personne. Puis, il aperçut à une quinzaine de mètres une poule d'apparence assez normale, de couleur majoritairement rousse, qui semblait comme au garde à vous. Malheureusement le règlement était muet sur le compte des volailles : seuls les chiens, les chats et les enfants perdus bénéficiaient d'un paragraphe sur le sort qu'il fallait leur réserver. Toutefois, il lui sembla qu'une poule, finalement, était d'abord un déguisement trop petit pour un proche et, ensuite, que cette poule en particulier ne semblait pas dissimuler l'un de ces dispositifs de vidéotransmission moderne qu'on installe sur le dos des rats pour visiter les canalisations bouchées dans les grandes villes. Il tapa donc des mains pour faire fuir cette poule égarée. Elle ne bougea pas d'un centimètre, mais sembla dire cot, suivi d'un silence, suivi d'un cot. Il fit deux pas. La poule fit deux pas en arrière. Il fit cinq pas, la poule fit cinq pas. Il recula alors de deux pas, la poule se rapprocha d'autant. Ce tango, pour embarrassant qu'il soit, ne portait guère à conséquence et comme il avait promis à sa hiérarchie une prompte exécution de son travail, il ignora l'animal fou jusqu'à l'incinérateur, où il le retrouva cependant, installé sur le sofa des visiteurs.

Il n'aimait pas trop l'idée qu'une poule soit entrée d'elle-même dans ce lieu, ni qu'elle semble ainsi prendre ses aises sur du matériel appartenant à la République. Qu'importe, pensait- il, je la chasserai plus tard. C'était décidément une mauvaise journée, car en appuyant sur le bouton de démarrage du four, après avoir hissé cette barbe exceptionnellement lourde sur le tapis , il ne vit à travers la vitre de contrôle nulle flamme, nul bruit. Rien n'y fit, le mécanisme semblait enrayé. Il se demanda si par hasard la barbe n'avait pas fait un bourrage-machine, avant de se souvenir qu'il ne s'agissait pas d'une photocopieuse et qu'il ne servirait probablement à rien de tirer sur les orteils de la barbe dans l'espoir de dégripper quelque chose

Il laissa donc un message sur le répondeur téléphonique du directeur, qui laissa un message. sur le répondeur téléphonique du technicien en incinérateurs, lequel déclara en entrant qu'il était mal garé et qu'il avait aperçu une poule sur un cercueil. Il pressa ensuite le bouton d'allumage, et en observant les flammes virevolter joyeusement à travers la vitre, il articula comme pour un sourd que sans doute monsieur n'avait pas appuyé comme il fallait. Las, quand le réparateur fut reparti et la barbe revenue sur le tapis de combustion, la pression du bouton d'allumage n'eut pas plus d'effet. Il regarda son doigt, ne remarqua rien de spécial. Lorsque le réparateur revint, en compagnie du directeur, et qu'on vit les flammes virevolter joyeusement, le directeur demanda où était passé le corps.

  • Il attend au frais, dehors, répondit-il.
  • Alors faites entrer et procédons.

Une fois dehors, il eut l'idée, en voyant la poule installée sur le cercueil, de lui proposer d'y entrer
aussi, ce qu'elle fit sans difficulté.

  • N'avez vous pas entendu comme un cot cot là-dedans ? demanda le directeur alors qu'il venait
    d'appuyer à nouveau sur le bouton de démarrage.
  • Les gaz monsieur, je pense, dit le temps partiel, d'un air navré.
  • En effet, ça ne marche pas. C'est une chance que nous n'ayons personne d'autre à faire brûler aujourd'hui. Remettez au frais et nous aviserons.

Le lendemain, après révision complète de l'incinérateur, production de flammes réglementaires, test de température concluant, la barbe ne s'embrasa pas plus.

Le surlendemain, un second réparateur vint constater la même chose mais cette fois en affirmant posséder tant de points communs avec saint Thomas qu'il faudrait faire un test d'incinération dans les conditions les plus proches de la réalité. Comme le zoo de cette ville venait justement de déplorer la mort du petit chameau nommé Chibouk, né en captivité sous les caméras du monde entier, et cela malgré la présence d'une équipe de vétérinaires accourus des quatre coins du monde pour soigner une déficience cardiaque (à l'étiologie mal connue), le directeur du zoo accepta d'expédier discrètement la dépouille du petit chameau mort dans sa première semaine jusqu'à l'incinérateur, où il produisit une très belle flamme.

Au troisième jour de ces « dysfonctionnements intolérables », la hiérarchie eut vent de l'affaire, se rendit sur place pour interroger personnellement le temps partiel et prendre connaissance du dossier. On avait installé la barbe récalcitrante dans un petit baraquement où, pour permettre à l'enquête de suivre normalement son cours, on avait également permis à la poule tout aussi récalcitrante de rester perchée non loin. En effet, les enquêteurs disaient dans des téléphones qu'ils ne privilégiaient aucune piste pour l'instant. Dans l'après-midi, le maire de cette ville, à son tour averti, céda à un homme d'Église le droit de venir assister à la reconstitution du miracle, moyennant une prise en charge par l'Église des frais d'incinération. L'homme d'Église admit qu'en effet, tous les hommes étant de sa famille, il reconnaissait cet indigent, tombait volontiers sous le coup de la loi temporelle et qu'en outre si ce fils révélait à nouveau sa Présence Ignifugée, il demanderait en Haut Lieu qu'il soit bénéficiaire d'un long suaire et connaisse correcte sépulture.

La nuit allait bientôt tomber. Le directeur décida de faire ouvrir le cercueil, afin que chacun pût constater la présence du corps. Immédiatement, l'œil rond de la poule se fixa sur la barbe dont la pousse post mortem avait fait du barbu l'ombre de lui-même. Pour signifier son mécotcotement elle braya un très sonore cot cot, sauta de son perchoir jusqu'à l'allée principale du cimetière, qu'elle emprunta en ligne droite sous les flashs des enquêteurs, sans jamais se retourner.

Plus tard, on vit que le barbu brûlait admirablement et que l'employé à temps partiel, sous le choc, n'avait pas bonne mine. Bientôt, il dut se rendre à l'évidence qu'au moment de la visite médiale obligatoire, le médecin intérimaire avait omis de lui faire des remarques élémentaires sur la forme et la couleur inquiétante de la verrue qu'il possédait tout au bout de son long nez, et comme il manifestait ses dernières volontés au directeur apitoyé sur son sort, il obtint sur son lit de mort qu'en souvenir de ses mésaventures barbues – d'après lui cancérigènes –, les combustions administrative des barbus fussent désormais utiles à l'amusement des enfants, par exemple en glissant les indigents dans des costumes de Mickey. Il fut incinéré le lendemain au frais de la princesse et personne ne tint parole.

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