l-être-et-la-poule

Poule 3

Ils prenaient le métro à la même heure tous les matins. Chacun s'était aperçu que l'autre portait une barbe de trois jours et qu'elle restait dans cet état de trois jours tous les matins, sans que les changements concernant les vestes plus ou moins sombres et les vestes comportant des rayures plus ou moins espacées, n'aient pu détourner leur attention de cette similarité barbue aperçue de loin dans le wagon.

Cette similarité barbue procurait à chacun un sentiment proche de celui que devine le criminel quand il enfonce un tournevis dans le ventre de sa victime et craint soudain que le plaisir ne soit pas partagé, tant il est vrai qu'on ne peut pas facilement faire tomber les barbes quand on en porte une soi même.

Il convenait, se disaient-ils, de faire comme si l'on pouvait ignorer la présence d'un barbu symétrique qui se baladerait à la même heure que soi, sous terre, et qui persisterait dans cette attitude nuisant à la bonne marche des choses pour une raison incompréhensible. Dans les premiers temps de leurs voyages en commun, ils firent donc comme s'ils ne s'étaient pas reconnus et présumèrent, sans s'adresser la parole, qu'ils ne partageraient jamais l'héritage d'une lointaine tante commune qui leur aurait permis de s'adonner ensemble à l'étude des sciences et des arts dans un château de province dont les jardins seraient semés de fausses ruines énigmatiques. Ils présumaient plutôt qu'ils allaient poursuivre dans cette veine métropolitaine, qui debout, qui assis, mais toujours indifférents. Chacun occupait la majeure partie de son existence à un métier qui le forçait à emprunter le métro chaque matin et à constater que l'autre barbu, pourtant tout aussi avancé en âge, n'avait pas su non plus bénéficier d'un avancement professionnel lui permettant de partir vivre dans un archipel où les barbus se prélassent en sirotant des cocktails dont les saveurs estompent parfois le souvenir d'Homère. Si l'autre barbu tout aussi avancé en âge avait pu au moins se faire octroyer une voiture avec chauffeur, sièges en cuir souple et cendriers 78télescopiques en ivoire armorié, cela aurait permis à l'autre barbu d'exercer sa barbe sans fébrilité ni inquiétude, et de mener ainsi une existence sereine. Or, il devenait jour après jour plus clair que chacun dissimulait son observation de l'autre derrière des gestes périphériques qui avaient fini par se ressembler. Si l'un faisait mine de caresser doucement sa barbe tout en consultant le journal du matin, l'autre passait pareillement sa main le long de sa joue d'un air absorbé.

Cet état de chose était devenu intolérable. Celui des deux barbus qui était le plus outragé par ce comportement regarda donc ouvertement l'autre tous les matins pendant quelques matins à partir d'un certain matin, et fixement. Sous le coup de l'agression, le barbu fixé se mit à fixer à son tour le barbu fixeur, et c'est ainsi qu'ils en vinrent presque à se parler directement. Comme il se trouvait que l'un des barbus prenait parfois le métro avec un collègue de travail, il envoya ce dernier dire à l'autre que ce monsieur là-bas trouvait qu'il n'était pas forcé de prendre le même wagon que lui tous les matins, ce à quoi il ne répondit pas mais envoya le lendemain un type un peu comme le premier intermédiaire lui faire dire que le monsieur pas forcé ne forçait pas non plus l'autre monsieur à prendre le même wagon 79chaque matin. Les barbes, de leur côté, restaient toujours égales à elles-mêmes.

Un jour, les employés de la Compagnie des Souterrains Ferroviaires décidèrent de diviser par deux pendant deux jours le nombre des métros, en vue de protester. Comme aucun des barbus ne voulait que l'autre pensât que les conditions de transport divisées par deux entamaient sa détermination, ils se trouvèrent un matin nez à nez, au sens littéral du terme. Leurs haleines se mélangeaient dans le brouillard de sueurs et d'eau de parapluie moisi que dégageait la rame. Ils purent s'observer droit dans les yeux et soupeser l'entièreté de leur similitude. Le deuxième jour de diminution par deux du nombre de métros pour protester, l'un des barbus, après une nuit de réflexion dans le lit de la chambre de son appartement de proche banlieue qui donnait sur une autoroute et un petit parc comportant un peu d'herbe et un arrangement de fleurs, osa demander à l'autre:

  • Mais vous faites quoi dans la vie ?
    Après trois stations de feinte surdité, le barbu questionné répondit :
  • Certainement pas la même chose que vous.

L'affaire aurait pu en rester à ce point dialectique si, à la faveur d'une multiplication par deux de la période de division par deux du nombre de trains pour protester, le barbu questionneur n'avait profité d'une nouvelle miction d'haleines et de sueur pour demander à l'autre :

  • Donc vous n'êtes pas hypnotiseur de poule
    comme moi ?
    Ce qui fit glousser une grosse dame qui partageait leur sphère illocutoire.
  • Non, répondit le premier, car il travaillait dans le domaine des communications avec les exoplanètes.

La conversation n'alla pas plus avant.

Lorsque les employés des trains souterrains eurent fini leurs calculs, les deux barbus poursuivirent ce dialogue constitué d'une réplique chaque matin, mais sans perdre l'espoir de voir l'autre changer de wagon. Aucun cependant ne voyait venir les dangers de la gémellité barbue. Leur royaume pour une barbe, ce n'était pas leur genre. Ils se trompaient pourtant sur l'importance comme sur l'imminence de ce danger. Car dès la première semaine de leur échanges verbaux, les symptômes d'une étrange maladie se déclarèrent, d'abord insidieusement, puis plus nettement. Cela avait commencé par des chatouillements.

La semaine suivante, le barbu aux exoplanètes dit au barbu des poules que sa femme était 81l'attachée de presse d'un long serpent violacé qui faisait la pluie et le beau temps dans le milieu de l'art d'une planète que le barbu avait découverte. L'autre répondit que sa femme était hypnotiseuse d'homme et qu'il lui suffisait de prononcer le nom d'une tribu amérindienne anthropophage pour qu'une poule préalablement hypnotisée par ses soins ponde un oeuf d'où sortaient parfois des lézards bleus. En se réveillant le lendemain matin, chacun des barbus découvrit devant la glace en ne se rasant pas qu'il lui avait poussé deux oreilles rondes et noires, ce qui fit ce jour-là quatre oreilles rondes et noires et deux barbus dans le même wagon.

L'un des deux complimenta l'autre sur ses oreilles, qui n'avaient d'égal qu'un arc-en-ciel, jadis aperçu la nuit en compagnie de sa femme alors qu'ils cherchaient un lingot d'or dans une rivière de sang, ce à quoi le second barbu répondit que les oreilles de l'autre étaient comme l'ombre laissée sur le sol par une poule disparue que sa femme avait fait pondre en frappant un triangle doré d'une cuillère en argent. Si bien qu'au matin du jour suivant les deux barbus se rendirent compte qu'ils marchaient dans de grosses chaussures orange et l'un dit à l'autre que ces chaussures étaient pareilles aux moufles 82qu'on porte sur certaines lunes pour protéger ses antennes postérieures des rigueurs de la saison nocturne, tandis que l'autre lui répondit qu'il en allait de ces vastes chaussures comme des éclipses de poule lorsqu'on picore en famille dans un champ circulaire du côté de la Russie.

Si bien qu'au matin du quatrième jour, chacun des deux barbus découvrit dans son lit qu'il portait une culotte rouge écarlate comportant deux gros boutons jaune poussin et, en montant dans le wagon, l'un des barbus dit à l'autre que, dans la tribu des Enachiels, on portait des tuniques rouges écarlates au moment de plonger l'une de ses deux têtes dans une piscine de jaunes d'oeuf phosphorescents où se dévoraient des salamandres, à quoi le second barbu répondit que, dans la tribu des Maasnumates, il convenait d'ôter sa tunique avant de sauter dans la lave du volcan où le cousin du roi des temps bouillonnants avait prononcé la parole phosphorescente. Si bien qu'au matin du cinquième jour, ils eurent tout deux du mal à se brosser les dents en découvrant que d'épais gants blancs avaient remplacé leurs mains et, en montant dans le wagon où ils étaient de plus en plus seuls, l'un dit à l'autre qu'en joignant des mains pareilles pendant le temps suffisant aux lunes de mars pour faire briller les entrailles du 83poulet, sa femme aurait cousu le tissu qui rend les crimes silencieux, à quoi le second répondit que la peau d'un gant blanc était pour sa femme comme le ventre de la tortue qu'elle éveille d'un geste simple et silencieux.

Si bien qu'au matin du sixième jour, les voilà qui ne peuvent plus prendre leur douche à cause d'une paire de bretelles solidaires d'un haut noir impossible à décoller de la peau et, en montant dans le wagon ce matin-là totalement vide, l'un dit à l'autre que le temps était un élastique autour d'un pot de confiture vide à l'intérieur duquel on se trouvait, ce à quoi l'autre répondit qu'il en allait de l'intérieur où l'on se trouvait comme d'un élastique totalement vide sur les bords duquel on était tenté de trouver des traces de confiture. Si bien qu'au matin du septième jour, ils étouffèrent chacun leur femme sans faire exprès en confondant leur bras avec la longue queue noire qui leur avait poussé durant la nuit et, dans le wagon toujours vide où ils pleuraient leurs femmes avec des larmes de souris, l'un des deux barbus dit à l'autre que s'il fallait aller voir les femmes il fallait surtout oublier d'emporter son fouet, à quoi l'autre répondit qu'il fallait surtout oublier son fouet s'il fallait aller voir des femmes qui s'emportaient. Si bien qu'au huitième matin, en se réveillant sales et seuls 84dans leurs lits souillés, ils découvrirent qu'il leur avait poussé un grand museau noir fort gênant pour parler. Lorsqu'ils se rencontrèrent dans le wagon, ils ne se dirent par conséquent rien, mais ils notèrent le numéro de téléphone de l'autre au cas où la parole reviendrait. Incapables de s'expliquer quant à leur odeur et leur aspect, ils se firent raccompagner une dernière fois vers la sortie par leurs patrons respectifs, qui étaient chacun les seuls de leur bureau à porter une moustache.

Le neuvième jour, les barbus restèrent chacun chez soi pour se reposer. L'un des deux décrocha son téléphone pour essayer de parler à l'autre, mais il ne parvint qu'à articuler un grognement. Au comble du désespoir, il alla dans sa salle de bain avec l'intention de s'égorger au moyen d'un coupe-chou qu'il gardait en souvenir des temps glabres. Timoré, il jugea cependant préférable de préparer l'égorgement en dégageant un peu la zone où la lame devait couper la carotide et transformer la souris qu'il était devenue en geyser rouge. En rasant cette portion de peau, il constata le retour d'une petite aptitude à la parole. Il pouvait ânonner une voyelle à forte articulation prélabiale qui ressemblait à un « m » allongé, proche de celui de « maman » quand on la voit au début, et 85qui augurait ainsi de plus grands discours. Il essaya donc un rasage de près, pour voir. Bien que très déçu par sa nouvelle apparence, en tous points similaire à celle de Mickey Mouse, il sentit aussitôt qu'il pouvait parler et décrocha son téléphone pour annoncer la nouvelle à l'autre barbu :

  • Mickey Mousse ?
    Quelle ne fut pas sa surprise d'entendre une voix de l'autre côté du fil répondre :
  • Mickey Mousse !

Le lendemain matin, deux Mickey glabres prirent le même wagon de train pour se rendre au parc Mickey, où il reçurent le meilleur accueil et mangèrent par la suite une cinquantaine d'enfants obèses.

← Je veux ma Momon