l-être-et-la-poule

Poule 2

Après des études médiocres qui ouvraient sur un éventail de carrières administratives dignes d'intérêt sous certains aspects, il avait préféré se mettre au service d'une riche famille dont la fille, en mal de sensations, avait besoin de cours particuliers de comptabilité. Comme il s'était trompé sur la nature des sensations qu'elle recherchait en dehors de la comptabilité, la déception de sa famille fut proportionnelle au cri que la jeune fille poussa quand il entra dans sa chambre déguisé en ours jusqu'au nombril environ.

Il fut contraint pendant quelque temps de dormir chez des amis auprès desquels il ne cherchait pas à se rendre spécialement utile en dehors de la conversation, quoique sa volubilité ne se manifestât vraiment que vers minuit après avoir sifflé le cinquième verre de l'excellent whisky de ses amis, lesquels devaient généralement se lever tôt pour aller au travail qu'ils avaient plus ou moins choisi dans l'éventail des carrières administratives assez dignes d'intérêt auquel ils avaient eu accès en consentant à de nombreux sacrifices durant leur études.

Au bout du compte, il découvrit qu'il fallait être prudent avec les parents, les jeunes filles et les amis, ce dont il s'ouvrit à l'Agence pour la Recherche des Emplois, assis dans le bureau d'une personne de qui il ne pensait pas qu'une nouvelle déception pût naître. Quand cette personne s'enquit de ses désirs, qu'elle nommait « projets d'action », il lui déclara qu'il ambitionnait de combiner intelligemment les deux passions véritables de sa vie, qui étaient de disposer d'un lit haut de gamme et de manger dans de bons restaurants. Ses parents n'avaient en effet pas lésiné sur la qualité de sa literie, de crainte qu'il rate ses études par manque de sommeil, et sa mère cuisinait les tripes comme personne. Il attendait donc de l'Agence pour la Recherche des Emplois qu'elle lui indique l'adresse d'un fabricant de lits qui aurait besoin d'effectuer des tests dans les conditions réelles du sommeil et par ailleurs qu'elle le dirige vers des guides gastronomiques 69qui manquaient de critiques. Cela prouvait bien sa motivation, puisqu'il était prêt à accepter non seulement deux emplois simultanés, mais encore sans prétention de salaire et, pour couronner le tout, sans compter ses heures. Il fut ainsi contraint d'ajouter à la liste des gens décevants le personnel de l'Agence pour la Recherche des Emplois dans son ensemble et il s'en remit à ses propres forces pour la poursuite de son « projet d'action »

Vers la fin de son sixième mois de vie à la rue, il abandonna le projet d'action relatif au double travail qu'il escomptait, bien que son expérience professionnelle se fût étoffée considérablement, surtout du point de vue du sommeil, auquel il avait travaillé sur toutes sortes de matériaux : lits véritables dans des maisons dont les propriétaires lésinaient sur les systèmes d'alarme, simples matelas de squats ou différents mobiliers urbains. Hélas, aucun fabricant de matelas n'était sensible à ses arguments : il pouvait leur expliquer qu'il était véritablement l'homme de la situation, l'homme de la rue en personne, avec des problèmes de dos et une longue expérience des couches, rien ne semblait trouver grâce à leurs yeux. Il soignait pourtant son apparence. Au prix d'un effort d'observation des affiches publicitaires, 70il avait notamment investi dans une tondeuse, de façon à ce que sa barbe fût à la fois visible pour ne pas donner aux idées exprimées un caractère trop autoritaire et qu'elle fût taillée d'une manière évoquant le grand principe de l'attention portée aux détails.

Très contrarié par ses échecs professionnels, il décida de prendre sa retraite, et sur le lieu même où il se trouvait à l'instant de cette décision. C'était un banc très bien exposé et un peu en retrait de la société des piétons. Un temps, il avait songé à réorienter sa carrière professionnelle vers une activité moins ambitieuse. Il se savait par exemple très doué pour la lecture à haute voix des tickets de caisse que les clients de supermarchés laissaient derrière eux. Une fois ou deux, monté sur une bassine, il avait ainsi scandé de longues listes de produits à l'entrée des établissements et obtenu un succès public qui lui avait permis, grâce aux piécettes glanées, d'acheter deux ou trois bricoles. Il entrevoyait également un guide complet et très argumenté des bancs public de la capitale, qu'il devait proposer à l'usage de quelques amateurs déçus par les voyages lointains et les dîners huppés. Il se voyait même organiser des trekkings immobiles et des conférences silencieuses sur des bancs insolites, 71mais se ravisait bientôt en pensant à l'honneur immense que ce serait faire à un monde qui avait conspiré contre lui.

Il fut donc radical et s'installa avec ce qu'il fallait de plats surgelés pour tenir un certain temps, fermement, les bras croisés. Toutefois, les bancs étant hélas conçus pour plusieurs personnes, il n'était pas rare que son apparence ne fût pas assez négligée pour dissuader les inconnus de se joindre à lui, voire d'oser une conversation. Comme il n'était pas porté sur les bancs de cimetière qu'il trouvait monotones, il élabora une stratégie pour raccourcir les débats sans pour autant céder sur son confort vestimentaire. Lorsqu'un fâcheux s'installait sur son banc et qu'il n'avait nulle envie d'interrompre sa solitude, ni de partir faire un tour, il commençait par rester sourd à tout commentaire, puis, si l'inconnu persistait dans l'intrusion, il se tournait brusquement vers lui et coupait son soliloque : « Vous pensez vraiment que Mickey mousse ? » en essayant de faire ronfler le mot « mousse » jusqu'à provoquer l'inquiétude. Poser une question qui ne se posait que peu, la redire au besoin, avec des modulations dignes de la télévision, cela suffisait généralement à faire s'éloigner l'intrus, mais ce n'était pas non plus parfait. Car avec les beaux 72jours, les lilas et les odeurs revigorantes de la nature en éveil, les occasions de faire mousser Mickey se renouvelaient trop souvent à son goût. Il eut donc l'idée de faire venir quelqu'un pour occuper la place. Les bagages et autres saletés n'étant apparemment pas toujours perçus comme un obstacle à l'abordage du banc, un être vivant, se disait-il, serait sans doute plus efficace. Une femme serait le mieux car, autant qu'il se souvînt, aucune de celles qu'il avait rencontrées ne lui avait donné envie de discuter et par ailleurs le passant le plus extrémiste pouvait bien s'asseoir en troisième position d'un banc occupé par deux hommes ou par deux femmes mais n'oserait jamas le faire sur un banc constitué d'un homme et d'une femme.

Il ne connaissait malheureusement aucune femme disponible pour ce type d'action bénévole. Alors, plutôt que de tenter une annonce ou d'attendre une candidature spontanée qui lui donnait d'avance mal au coeur, il se rabattit finalement sur une poule, plus simple d'usage, moins portée sur les commentaires et les passions secrètes. Certes, les premiers temps furent difficiles, tant il est vrai que les poules ont elles aussi besoin d'un minimum de formation avant de parvenir à une productivité convenable. Il 73l'entraîna donc à rester sagement assise sur le banc jusqu'à ce que des passants s'approchent un peu trop. Elle avait alors pour consigne de montrer les dents ou, pour le dire en langage de poule, de caqueter plus fort qu'à l'accoutumée et de garder constant son regard fixe et méchant.

La poule donna vite toute satisfaction et il fut bien content des sacrifices de temps et d'énergie qu'il avait consentis pour parvenir à faire d'elle une véritable poule de garde. Les passants voyaient bien que ce type là, avec sa barbe finement coupée et sa poule menaçante, n'était pas du tout fréquentable. Pour faire bonne mesure, il acheta de la teinture noire afin de satisfaire la coquetterie naturelle de sa compagne et intensifier par ailleurs son pouvoir défensif. Enfin, il eut la paix.

Jusqu'au jour où se présenta au loin une sorte d'enfant attardé qui se dirigea tout droit vers le banc, écarta simplement la poule pour poser ses fesses à sa place et se mit à sucer un genre de bâton de glace d'une couleur orange fluorescente et inséré dans ce qui ressemblait à un préservatif géant. Ce faisant, l'enfant regardait la poule détrônée qui picorait en prenant un air de rien du tout. Pétrifié par la scène, l'homme céda ce jour-là le terrain. L'enfant revint le lendemain et le manège recommença. L'homme décida d'en 74revenir à sa tactique première, et demanda donc si Mickey moussait, d'une manière assez violente. La question eut certes le mérite d'interrompre aussitôt la succion de l'enfant, et la poule fit un « cot cot» d'une teneur inhabituelle qu'elle enchaîna avec un saut périlleux arrière, ce qui souleva durablement l'hilarité de l'enfant. Les jours suivants, il revint avec des copains et des parents pour hurler « Mickey mousse ! » et provoquer les sauts périlleux de la poule.

Ayant sa fierté, l'homme resta sur le banc au milieu des attroupements, marmonnant qu'il ne connaissait pas cette poule quand les questions devenaient insistantes. Il s'efforçait de regarder ailleurs.

Mais son moral déclina rapidement, il connut les froids réveils sous la tente, et se laissa aller. La poule était restée à ses côtés malgré sa nouvelle célébrité dans le quartier mais bientôt il lui sembla qu'elle l'observait de travers, particulièrement sa barbe, qu'il portait de moins en moins soignée. Afin de renouer une entente qui avait tout même porté quelques fruits, il lui chuchota doucement « Mickey mousse ». La poule resta impassible. Très agacé par ce témoignage de parfait désintérêt, il hurla « Mickey mousse ! ». La poule frémit à peine, n'exécuta 75aucun saut périlleux et ne manifesta pas le moindre cot cot.

Et c'est ainsi qu'un barbu déguisé en ours jusqu'au nombril environ et recouvert de sang, se présenta au parc Mickey avec l'intention d'en découdre.

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