l-actualité-comme-si-vous-y-êtiez ---- 06 juin 2026
 

La nouvelle Ferraillerie est enfin sortie et j'en suis le prophète

 

Et puis un beau jour la nouvelle Ferraillerie est sortie du secret des ombres. Elle s’est avancée au soleil. Toutes les cloches de la chrétienté ont sonné. Le pape a posé sa main sur elle, avec tout le respect dû à une indulgence aérodynamique. Alors comme tout le monde je me suis agenouillé devant mon écran et j’ai prié longuement, tout comme la dernière fois qu’un objet avait ainsi apparu parmi la liste des choses à retenir . Mécréant souviens-toi du jour où tu conclus du volume considérable d’églises installées à grand frais au milieu de ton passage qu’il ne saurait y avoir tant d’écrans de fumée sans foi et tu dois conclure aujourd’hui de ce que l’existence des objets du culte m’enjoignent et me contraignent. Je suis enjoint. Je suis contraint. Je dois m’aligner, pieds et poings liés devant l’image de la nouvelle Ferraillerie, entre l’article sur les bombes qui crèvent des gens par milliers et celui sur la cocotte minute qui a remplacé le ciel européen où l’on distingue cependant juste un petit bouchon noir qui siffle et dans lequel on distingue le chanteur à la mode qui s’en va respirer au pole et qui nous fait coucou oui ça va, une main dorée par le hublot une autre qui gratte une couille. Alors puisqu’il en est ainsi, oui je vais parler. Je vais dire ce que je pense de la nouvelle Ferraillerie. J’ai étudié à fond la question. Je sais de quoi je parle. J’ai possédé au moins 5 vélos dans ma vie. Tout cela finit par peser dans la balance. Je suis même ce qui s’appelle un expert depuis hier. Fasciné depuis toujours par les problèmes du concile de Nicée, j’ai chaussé mes lunettes de quatre vents pour recueillir les préciseuses lumières des grands cardinaux de la cour Ferraillerie et ils sont unanimes. Ça le fait pas, ça le fait même trop trop pas. L’esprit n’y est pas, le cœur non plus. Où en sommes-nous si le roi Féraillerie s’adresse maintenant à des gens qui regardent des écrans toute la journée au lieu de sortir pétarader sur les routes en faisant siffler un volant crémeux sur le cuir de belles mitaines armoriées ? Oui, Où en sommes-nous ? Comme leur desarroi me touche ! Je me rangerais bien volontier à leur côté car voici : la représentation réactionnaire ayant pour au moins pour vertu de faire rouler en elle toutes les mécaniques de la grande histoire dégueulasse, il en découle naturellement que nous apprenons sur la manière normale et élégante d’élaborer les meutres et les infamies en tous genres. Ainsi que l’on mesure un raciste au discours qu’il tient sur des gens qu’il ne connaît en rien, il faut écouter attentivement les gémissements mécaniques des gens de Ferraillerie et répercuter leur voix très loin dans l’espace avec l’espoir que les civilisations du cosmos viennent sauver la belle bagnole ou bien des pénuries de pétrole ou bien de l’excès de démocratie. Si cela ne marche pas du moins on apprendra à quoi s’en tenir sur la marche des choses. Autant que je comprenne, les voitures n’ont cessé de grossir à mesure que leurs moyens de propulsion devenaient chers, difficiles à mettre en œuvre ou douteux quant à la sauvegarde de petits insectes sur le bord des routes. Paralèlement les vélos ne sont pas devenus gratuits, bien au contraire. Cela signifie que la Ferraillerie reste le sommet de la pyramide de la merde sur laquelle nous nous trouvons, le nez pincé, le plus haut possible sur la pyramide afin de pouvoir contempler sereinement l’horizon sans embouteillages. Et si donc le luxe est de monter dans une Ferraillerie alors il en découle que c’est encore mieux si c’est avec le dernier litre de pétrole qu’on le fait, et encore mieux si pour récupérer cette dernière goutte de pétrole on a utilisé les moyens ancestraux, c’est-à-dire envahi des pays en trucidant à l’ancienne chaque personne sur le passage, violant toutes les femmes et empoisonnant tous les cours d’eau, si possible avec la bénédiction du Pape. Quand on a des valeurs, on les défend n’est-ce pas ? Cela a toujours fonctionné comme cela, pourquoi cela changerait-il bougre d’organismes multicellulaires ? Vous alliez à pied au milieu des poubelles quand moi j’avais un carosse eh bien maintenant sur l'aire d'autoroute vous attendrez la fin de la charge de votre mimi machine entre la pissotière et le distributeur de chips tandis que je passerai dans ma ferraillerie au niveau de votre nombril. Occident, accident !

De l’autre côté se trouvent les autres formes modernes de l’existence sans moteur qui va également nulle part mais avec un autre style, un style qui implique de poser ses doigts ici et là pour que cela marche, de faire glisser des éléments et des photos de gens que l’on connaît pour autant que tout soit fluide et que les éléments d’interaction possèdent des bords clairs et silencieux, paramétrables selon son identité, elle-même définie par l’ensemble des paramètres en question et cela de telle sorte à former une boucle du soi ouverte sur le soi, cependant une boucle quotidiennement partageable à l’infini, avec l’infini. Sans qu’il soit besoin de monter dans aucun véhicule donc.

Viens, lecteur, le moment de la grande conciliation est proche. Tout le monde a raison, seule la moyenne est difficile à faire.

Il nous faut revenir à quelques évidences transversales. On ne peut être heureux en voiture que s’il n’y a pas d’autres voitures sur la route. On ne peut être heureux avec son faune portable que si au contraire tout le monde se caresse en même temps que soi. Mais tout compte fait c’est la même immobilité, avec un référentiel de mouvement différent. Ici le mouvement défini comme un paysage vidé de pairs, là le mouvement défini comme un rapport perpétuel à un paysage social sans bords. L’important c’est de ne pas avancer, de ne pas se rendre quelque part, de faire seulement défiler le paysage ou bien les caresses des autres, sans s’arrêter ni recevoir les caresses. L’un dans l’autre si j’ose dire, la nouvelle Ferraillerie devrait donc satisfaire tout le monde, pour peu cependant qu’on lui apporte quelques petites améliorations. Et cette nuit cela tombe bien, quand j’en ai eu fini avec la description du peigne de l’empereur de Chine, j’ai rêvé de toutes les modifications qui manquent pour sauver la situation de la Ferraillerie.

C’était exactement la voiture qu’il me fallait, me disais-je, en posant un pied nu sur le sol froid d’un hangar de Modène. Je demandais au Garde suisse si les modifications que j’avais demandées étaient bien appliquées et lui, essorant ses mains jointes dans les airs devant lui comme ils font les transalpins tantôt pour déshydrater les pâtes tantôt pour dire que c’était pas de la tarte, il leva simplement les yeux au ciel. Adoncque je plaçai bientôt un unique doigt dans un revers de la Ferraillerie pour faire glisser la portière devant moi et je fus tout de suite installé à la place du duce, inondé de joie. Le pape était déjà renversé sur la banquette arrière, les yeux mi-clos, caressant avec la paume de ses deux mains toutes les surfaces analogiques de l’habitacle. Ah hello, je lui dis - pas de réponse. Pour blaguer je lui demandai où c’est qu’il voudrait aller le petit monsieur, seulement voilà il n’était pas d’humeur à blaguer je crois. Lui aussi avait toujours rêvé d’un véhicule de vrai transport. Mais bientôt je vis effectivement le grand écran semi tactile s’allumer devant moi en émettant des petits gloussements satisfaisants. Si mes pieds touchaient bien les pédales ? Oui. Un léger courant parcourait les pédales à la manière des chenilles quand on les effleure par en dessous. Quel luxe. Alors ainsi que j’avais bien observé sur Moutube, il ne me restait plus qu’à tirer la petite chevillette au plafond et la bombinette cherra. Soudain les vitres s’obscurcirent pour laisser place à des formes géométriques fluorescentes en trois dimensions qui parcouraient latéralement l’horizon devenu artificiel, des sortes d’icones qui voudraient dire quelque chose sans qu’on comprenne bien quoi si ce n’est qu’en appuyant sur la pédale d’accélération un grand bruit de moteur électronique dans le goût de Luc Ferrari résonnait depuis les profondeurs du véhicule tout en propulsant les signes géométriques tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche selon les impulsions mais attention toujours d’une manière intensément fluide. Le pape de son côté poussait des râles d’extase je pense, à vue de nez dans le retroviseur, à voir passer ainsi toutes ces formes comme au casino. Il n’est pas habitué le pauvre homme car il vit dans des palais rongés aux mites avec des vieilles portes qui grincent un peu quand on va sur le balcon tirer sur une clope en pestant sur le compte de tel ou tel. A-t-il seulement un Corniculus tactile ? En tout cas quelle réussite cette voiture du point de vue des orgasmes papaux. Et puis d’un coup de frein instinctif je sus aligner l’horizon artificiel sur une forme ou une autre, laquelle soudain effectuera une grande courbette avant de disparaître sous le capot pour laisser place à d’autres signes plus ésotériques encore. Là aussi de manière très intuitive, avec la manette du clignotant par exemple, mais je ne me souviens plus bien - tant c’était intuitif - je fis dérouler les hiéroglyphes un peu en forme de smiley je crois, un coup de volant à droite, surgissent dix cœurs, un coup de volant à gauche tombent cinq gouttes de pluie rose assortis d’un feu d’artifice de confetti, puis en plein écran au milieu de la route un kangourou qui fait un saut périlleux arrière juste devant un chaton qui, prenant peur, tombe en arrière dans un gros paquet de chips. D’une simple impulsion sur le levier de vitesse installé au volant on envoie une validation et c’est reparti. La tenue de route est je pense parfaite. J’ai accéléré considérablement dans les visages sans que la personne n’ait eu la vibe. Scotché au siège en pleine ligne droite, j’ai parfois pilé d’un coup pour ghoster un bumper et pareil, ça a fait juste une petite bulle super classe. Tous les détails sont vraiment soignés, il n’y a rien à dire, ça c’est de la bagnole. De retour dans le hangar de Modène que nous n’avions pas quitté, le soleil s’était couché sans que je comprenne bien ni pourquoi ni si vite. Comment le soleil ose-t-il se coucher alors que la nouvelle Ferraillerie est là ? J’appuyai sur le contact, toutes les surfaces se rétractèrent, silence, la porte s’ouvre, quelques cigales au loin dans la nuit, je sortis de l’habitacle, inspectai le siège arrière, zéro pape la dedans et zéro pape là dehors, de toute évidence. J’étais seul. Le porte-clés Ferraillerie se mit alors vibrer dans la poche de mon pyjama et à ma grande surprise je constatai que je pouvais prendre l’appel. Il suffisait d’appuyer sur le milieu du crabe et voilà. Il m’avait semblé que j’étais pourtant venu avec un costume en velours rouge mais bref. Monsieur Poire, ça disait, le directeur veut vous parler. Je ne voudrais pas trop m’étendre sur la teneur de nos échanges car le lecteur sait maintenant parfaitement qu’il peut et même doit se procurer la nouvelle Ferraillerie et que grâce à moi, il y aura un fort rabais. Il disait le directeur qu’il avait beaucoup de respect pour les empuanteurs du web comme moi et surtout moi, qu’il comptait donc sur moi pour être digne de la confiance qu’ils me faisaient en me confiant les clés de la réputation de son nouveau bébé auprès du public des écrivains hard core. Quoi, je lui répondis-je, avez-vous seulement enlevé le moteur à votre tacot hardékor ? Il m’invita à aller voir moi-même et en effet, sous le capot c’était merveilleux, presque indescriptible. Un lit double en latex naturel encadré de moulures boisées un peu dans le style florentin s’enfonça lentement dans la pénombre du chassis au fur et à mesure que j’ouvrai le capôt. Bientôt je vis deux petites lampes de chevet s’allumer de chaque côté du lit, révélant une petite machine à café insérée dans la masse ainsi que des étagères astucieusement conjointes aux moulures et puis aussi des boutons de climatisation je crois et bien sûr un emplacement pour poser la clé et s’endormir. Le directeur m’expliqua que je pouvais si je le voulais, dormir là et que l’on pouvait m’apporter le livre que je voulais depuis la bibliothèque de Bergame par courrier express capable de faire du trois cent quarante kilomètres par heure sur l’autoroute, avec une accélération de zéro à cent de l’ordre du quantième de clepsydre et que si Arturo Benedetti Michelangeli l’avait fait en son temps avec un modèle ancien, paix à son âme, il n’y avait pas de raison de croire que cela puisse pas se refaire. Il me semble avoir décliné cette invitation avec le sentiment du sommeil bien fait.