reponse à tout ---- 15 Mar 2025
 

Où l'on étudie le niveau de civilisation par l'étude des bancs publics

 

Prenons le banc public. Il n'y aura pas de note en bas de page. D'un ouvrage savant sur les bancs publics j'avais fait une petite note dans un coin c'est à dire dans je ne sais plus quel coin, si bien qu'il faudra se contenter de mon empirisme de vagabon béat. J'affirme haut et fort que les modalités d'existence des bancs publics permettent de déterminer le niveau de civilisation des différentes sociétés au sein desquelles vous auriez former ce dessein de vous assoir. Observons bien, tout d'abord l'incongruité du banc public dans ce monde de boutique. Tous les bancs qui ne sont pas adoubés par des moyens de transports comme élément de transit nécessaire doivent leur existence à un projet philanthropique constamment contrarié par d'une part la police, d'autre part l'ensemble des marchands, exception faite des marchands de glaces, du moins je parle du sous ensemble des marchands de glace trop pauvres pour avoir plus d'un coup d'avance sur le piéton, soit un frigo et une crème sucrée mais nulle table collante, aucune chaise branlante.

Donc on peut commencer par classer en haut de la liste les sociétés où il y a des bancs à foison dans les zones commerciales. Je n'en ai jamais vu. Ou alors s'il y a quelque chose pour s'assoir entre le vendeur de caca et l'avalanche de pisse, la chose se doit d'être parcimonieuse et si possible en forme de cactus, enfin un cactus plus plat qu'un cactus et sans les épines bien sûr mais quand même avec quelque chose de clairement défensif, exception faite des bancs placés à côté des animations pour enfant où en échange d'une pièce la créature souveraine pourra observer le dos de son parent avachis sur le mobilier transitoire.

Le haut de la liste est donc déjà vide, à ma connaissance.

Ensuite il y a des bancs qui existent parce qu'une certaine idée de leur necessité à fait son chemin jusqu'à la cervelle de ceux qui aménagent les lieux plus ou moins remarquables pour ce que nous allons nommer provisoirement la contemplation, soit les parcs, jardins, forêts péri urbaines, littorals remarquables et autres lieux de perdition du regard. Les problèmes commencent ici. Dans les pays anglais, américains et allemands, la présence de cette première catégorie de banc n'est pas toujours acquise. Il faut souvent que le lieu soit noté dans les guides comme remarquable pour être sûr d'y trouver un banc, lequel sera normalement occupé, et mutatis mutandis, le seul banc où il sera fortement conseillé de ne pas s'asseoir, fût il vide puisque sa présence même enjoint votre activité. Est ce que vous avez fait le Mont Saint Michel ? Telle est est la question qui englobe le paquet expérimental complet, depuis le premier clic sur internet jusqu'au déclic de la photo et le passage de votre séant sur le banc placé à l'endroit qui convient.
Ce banc en particulier, ce banc riche, possède normalement plusieurs instances distribuées autour de lui formant une sorte de chemin qui mêne à lui. Dans les pays en question, seul ce roi banc est très probable, ses sujets sont quant à eux soumis à l'impôt : ainsi, des bourgeois peuvent financer l'existence de ces satellites en échange de quoi on apose leur nom à leur dossier. Monsieur et madame Pickwik, fossoyeurs morts depuis Moïse, ont permis que ce banc existe, dit la plaque. Les bourgeois étant ce qu'ils sont, ces bancs ne sont pas créés en vertu de leur agrément strict mais dans un rapport mondain au lieu, à la façon des sièges dans un théâtre je pense où c'est pas forcément l'acoustique qui fait et défait les empires. La preuve en est apportée par le fait qu'un banc perdu dans un lieu sans valeur spectaculaire supposée jamais n'aura de nom. Enfin je ne dis pas qu'un artiste n'aura pas fait aposer sur le dossier d'un banc perdu quelque part une plaque où l'on lira qu'ici le président Georges Pompidou aurait pu s'asseoir si sa voiture était tombée en panne à telle date, certes, mais en dehors de ces folies plus ou moins en rapport avec la vie sexuelle de Georges Pompidou, aucun banc non remarquable n'aura de nom. Sur ces bancs là, il conviendra pas non plus de daigner s'asseoir, car une certaine charge politique demeurera toujours et cela ne pourra que nuire à l'expérience optimale du banc public. Ai je dit ce qu'était l'expérience optimale du banc public ? Non mais enfin, c'est assez évident, vous pourriez faire un peu attention: un banc optimal est quelque chose sur lequel on s'assoit au nom de quelqu'un qui ne veut pas. Il faut bien entendu qu'il soit confortable mais il ne faut pas qu'on s'en rende compte. Il faut qu'il soit bien placé mais sans non plus qu'on le croit investi d'une mission. S'il est bien placé on s'en rend compte par le rapport subtil qu'il peut avoir avec le monde autour de lui, c'est à dire sans lui.
Donc certes dans ces pays où l'existence des bancs publics est perçu comme une sorte de grand privilège, une incongruité gratuite dans un univers où chaque gravier est susceptible d'être commercialisé, où ils sont indiqués avec une flêche qui dit leur nom, ici la région pense à vous, ici vous pouvez vous asseoir et faire ce qu'on attend de vous, c'est à dire vous asseoir, tu vas pas t'asseoir dis, ducon, il faut te l'expliquer comment la dolce vita qui est là juste sous ton nez ... eh bien on peut croire qu'il n'y a pas de civilisation. Ces bancs de prestige sont généralement confortables, ou du moins est il possible de dire d'eux qu'ils ne peuvent se permettre de déchoir au rang de banc simple sans porter ombrage aux généreux commanditaires, ces gens qui brassent des millions pour fabriquer des routes toujours plus larges, toujours plus laides et mettent en scène ces bancs comme si leur trois planches plus la peinture et le vernis avaient plombé les finances d'un continent entier. Mais il appert que ces misérables opérateurs de bancs manifestent vite l'étendue de leur culture au regard des bancs sans façon qui coexistent plus loin. Je parle du banc de base, du banc qui n'est pas devant la mer ou devant un pic mais à mi pente quelque part ou dans le coin sombre d'un parc et pas proche d'une fontaine avec figures baroques et jeux d'eau, non, non, le banc tout con, le vulgaire, l'anodin, car celui là quand on l'observe de près c'est là qu'on voit à qui l'on a affaire. Dans les pays quelque peu barbares, ces bancs là donnent l'impression d'avoir été conçus par des débiles mentaux. L'angle du dossier par rapport à l'assise ne permet ni de s'assoir droit ni de s'étendre vers l'arrière tandis que l'espacement grotesque entre les planches, qui sont le plus souvent taillées dans le bois le plus fruste imaginable quand il ne s'agit pas directement du tronc d'un arbre, rend immédiatement désagréable le contact avec le dos. Et puis bien sûr non seulement il est difficile à pratiquer mais il manque toujours quand il faudrait qu'il soit là, doublant l'aigreur du promeneur. Ainsi donc, non seulement je ne peux pas m'assoir dans le seul endroit où je pourrais avoir la paix mais en plus si le banc y était, il m'énerverait. Vous oberverez que ces bancs, utilisables à la rigueur, vont être posés comme des crocodiles au bord du Nil, tout de travers et là où c'est le plus boueux. Maudits soient ils.
Quand on approche de la civilisation le banc simple reprend des couleurs plus amènes. Plus confortable, placé en plus grand nombre, sans qu'on puisse lire la logique de son avènement, il pose généralement une question au lieu de forcer des réponses. Es tu sûr qu'il ne vaudrait pas mieux ne rien faire, ne pas aller ? Es tu sûr que la vue sur ce fossée n'est pas suffisante ? Es tu sûr que cela vaille la peine d'aller si loin si finalement il y a ici ? Es tu sûr que tu ne préfères pas une histoire de fesse ? Tu ne veux pas essayer ton fessier ? Il marche peut être encore ? Peut être rend-t-il mieux justice à ton trou du cul quand tu es assis ?

Et puis il y a autre chose. Il y a les mondanités. On remarquera qu'un système de bancs dans un espace donné permet de combler deux formes de vide objectifs, d'une part le vide que procure le contact, d'autre par le vide qui provient de la solitude. Les débutants en banc ne perçoivent pas ce genre de détails, les professionnels si. Par exemple dans une zone un peu trop peuplée si vous êtes à la recherche d'un banc pour qu'on vous fiche la paix, pour ne pas entendre les vagissements et les rodomontades variées, les tu sais pas quoi, les affirmations majeures et autres déclarations d'affects gluants, il y a toutes les chances qu'une personne sans logis manifeste ait déjà investi les lieux. Les professionnels savent en effet très bien identifier le banc qui entre dans la catégorie du foutage de paix. On ne leur jettera pas la pierre tant il est vrai qu'on ne doit pas abolir non plus tous les privilèges. Simplement vous pourrez aisément vérifier la présente théorie en relevant avec soin la position du banc de ce genre là. Un peu à l'écart mais quand même avec un peu de dégagement, c'est à dire pas non plus dans un coin pisseux, à une distance qui permette d'étudier le passage des gens de bien mais sans pouvoir distinguer parfaitement les paroles et puis souvent avec quelques servitudes appréciables que constitue un arbre contre lequel poser quelque chose ou derrière lequel allumer son clope en cas de vent ou bien même une fontaine dans certains cas luxueux. Dans une ville de province telle que Paris, enfin je veux dire dans la partie provinciale de Paris, ces bancs là sont des celèbrités secrètes. Au jardin des plantes par exemple, du côté de l'entrée Cuvier, on trouve un banc unique qui donne sur les poubelles administratives des savants et tourne le dos à toute activité réputée telle que l'observation des kangourous et des végétaux fameux. S'il y avait eu deux bancs à cet endroit bien entendu aurait il couru le risque de glisser vers la seconde catégorie de banc mondain. Cette seconde catégorie n'est pas forcément haïssable car on ne sait jamais, on ne peut pas exclure complètement l'existence d'autres personnes sur cette terre, des personnes qui ne chercheraient pas à commercialiser chaque gravier j'entends ou qui ne seraient pas dans la poursuite perpétuelle de projets, petit, moyen, grand, avec ou sans supplément chantilly mais toujours enrichissants, c'est à dire de quoi vous écoeurer pour toujours de vous être assis là rien que pour la chantilly qu'on va vous enfourner de force dans le bec parce que vous ne pipez mot et donc que vous conssentez car qui ne dit mot conssent ah ah ah vous ne trouvez pas. Le monde ne peut pas être rempli des gens qui s'accomplissent s'il n'y a pas aussi quelques desescaladeurs de la life, le genre qui tournent en rond en tournant tout autant la langue dedans la bouche car il fournissent la preuve éclatante du miracle absolu de la vie au yeux des hommes qui vont de l'avant, qui ne vont rester que cinq minutes sur le banc car ceci car cela.
Dans les pays en voie de disparition qui sont inscrits sur la liste rouge des espaces menacés, on trouve donc encore des bancs conjoints, en rond autour d'un arbre, en ligne à l'ombre d'une haie ou simplement face à face au beau milieu d'une zone, bravant ainsi les plus élémentaires mesures de l'économie utilitaire qui prévoit un banc par secteur. Eh bien probablement si cette conformation fait que vous vous surprenez à engager une conversation avec un autre zonard parce que les lieux sont à l'image des hommes et l'esprit d'accueil vous semble favorable au retour des ulysses dans leur patrie toujours changeante, eh bien probablement quoi, vais-je dire, s'agit-il vraiment, comment dire, est on sûr vraiment, eh bien probablement s'agit il de spectres, vous vous adressez à des spectres sans téléphone portable, ou bien en voie de spectrification, observez bien, tatez vous bien le pouls pour être certain, quelqu'un qui parle à quelqu'un d'autre comme ça, c'est suspect, vous avez peut-être fait naufrage avant, au beau milieu d'une méditerranée à moitié faite de micro plastique et d'absence d'idées enfin bref je ne me souviens guère que de l'avoir vu dans des films, même si j'ai déjà vu des bancs lorsque j'étais en voyage dans des pays au sud de Luther et autres mesquineries ou bien c'était ce jeune oriental sur un banc à Milan qui en fait en voulait à mon portefeuille que j'ai de toute manière perdu plus tard, ou bien c'était cette vieille dame sans doute spectrifiée depuis longtemps qui, depuis un banc conjoint sur une butte suspecte du Parc Montsouris, à l'endroit où on discute dans Cléo de 5 à 7 si je me souviens, sans que je demande m'avait dit qu'elle avait fait le tour du monde dans un camping car avec son mari disparu, ce qui en sommes était le sujet maximal pour qui n'est pas dans sa maison s'il en a une mais sur un banc, devant un ballet de corneilles zebrant le ciel gris et humide qui précèdait et précède encore l'hiver.

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