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Atelier roman sur le thème des gilets jaunes

Aujourd'hui nous écrivons un roman populaire sur le thème des gilets jaunes. Cela nous ira bien au teint.

Le fond de l'air étant jaune.

Tout le monde étant vert de rage.

Je rappelle que nous sommes réunis ensemble dans cet atelier d'écriture du centre ville pour essayer de nous ouvrir sur les périphéries. Je rappelle également à ceux qui voudraient tout de suite partir qu'il importe d'être de gauche pour pleinement profiter des bienfaits consolateurs de cet atelier. Du moins est-il souhaitable de se déclarer comme étant de gauche, que l'on soit riche ou pauvre par ailleurs, car cela procure une sensibilité particulière pour la littérature. Écrire un roman populaire de droite sur les gilets jaunes est également possible mais pour des lecteurs de droite, ce roman serait par définition hors sujet. Le sujet d'un roman de droite doit en effet posséder des bords clairs que l'on peut exposer en quatrième de couverture sans que l'entièreté du texte puisse en changer le sens. Alors par exemple une telle couverture rapportée au thème des gilets jaunes pourrait être :

"Paul Lamproie est un jeune provincial plutôt inséré mais foncièrement
inadapté. Dans un moment d'égarement il se lance dans l'aventure des
gilets jaunes. Malheureusement la réalité économique le ramènera
rapidement à la raison. C'est l'occasion de palpitantes aventures menées
grand train et non sans humour par l'auteur de cette piquante fresque,
riche en personnages hauts en couleurs"

Quel cœur de droite irait s'intéresser à un fil narratif qui essaierait ainsi de coudre la trame de la télévision ("les gilets jaunes c'est le peuple râleur qui joint mal les deux bouts et ne comprend pas la réforme") avec le caractère hétérogène du mouvement que chacun pourra aisément observer, comme quoi on ne peut pas trop bien dire ce qui pousse ces gens à sortir d'eux même, pas plus qu'on ne pouvait le faire avec les gens des banlieues. Un tel roman n'aurait pas vraiment d'utilité s'il n'a pas de vraisemblance ( un roman de droite est par nature utile, rappel de l'atelier de la semaine dernière). Quels sont alors les sujets de société qui forment un terreau compatible avec le roman de droite ? Par exemple : l'histoire d'un syndicaliste corrompu qui n'aurait jamais travaillé, l'histoire d'un couple de pédés exerçant des professions intellectuelles qui élèverait un enfant transgénique dans un climat de désordre perpétuel, un entrepreneur noir de peau qui monterait une école en banlieue pour palier le mauvais enseignement (trop théorique) de l'école institutionnelle, une femme volage qui découvrirait la vraie nature du sexe en couchant avec son mari etc.

Les gilets jaunes, c'est comme les oeufs au plat : sitôt qu'on essaie d'y planter sa fourchette, ça tourne aux yeux brouillés. C'est donc un bon sujet de gauche pour un roman moderne du siècle présent, un sujet à la fois fuyant et intelligible par tous et qui n'aurait pas comme substrat formel une quelconque interrogation sur la nature et les modes de sa propre écriture mais seulement la question du sujet montré. Ainsi, à la fin de l'atelier, nous pourrons boire ensemble un thé à la menthe et nous réconforter au sujet de notre position de gauche dans le monde : contrairement aux gens de droite, nous n'avons pas d' a priori négatifs sur les autres, nous nous posons des questions et nous menons même un travail collaboratif d'écriture qui nous permet, nous l'espérons, de nous donner des moyens de penser différemment, simplement par la mise en contact de points de vues ouverts provenant des autres participants de l'atelier, qui sont tous de gauche.

Alors venons en au point. Nous allons écrire un roman populaire de gauche au sujet des gilets jaunes. Présenté comme ça, bien sûr on voit que ce n'est pas facile. Par où commencer ? Faut-il partir d'un fait divers ou bien inventer des personnages et des situations ? Eh bien moi j'ai envie de vous dire : peu importe. Car ce qui est important, c'est de se lancer et de comprendre qu'il n'y a pas qu'une seule manière de faire pour créer un roman populaire quand le sujet est bon. J'ai l'habitude de dire, et tout ceux qui ont essayé pensent plutôt que c'est vrai, que l'astuce principale c'est de se dire qu'à partir d'une ligne directrice arbitraire, une trame ou ce que l'on pourrait appeler tout simplement un contenant, la mission est rempli pour autant qu'on ait l'impression que le contenu ait tendance à déborder du contenant. En gros, au lieu de vous demander ce que vous allez manger ou pire encore vous demander si manger a encore un sens (tellement vingtième siècle), vous commencez plutôt par sortir une casserole vide du placard et puis vous y allez, vous remplissez avec quelque matière intéressante et dès que vous sentez que ça sent le brûlé, que quelque chose risque de déborder, c'est la preuve que vous êtes tout simplement en train de cuisiner, que mutatis mutandis vous remuez des choses, vous écrivez, vous êtes de gauche.

Aujourd'hui pour palier les blocages naturels avant un exercice d'écriture d'endurance, je vous propose d'essayer de suivre une trame que j'imagine ici pour vous. La prochaine fois, la semaine prochaine assis à votre bureau ou bien plus tard, à l'occasion de la prochaine révolution, au prochain tremblement de terre ou génocide, vous penserez à ce que je vous aurai dis et vous vous sentirez, je l'espère, très libre de former vous même votre propre trame.

Trame façon gilets jaunes dans son jus de citron

Paul X. n'a pas des parents bien riches. Au moment où se situe plus ou moins l'introduction du lecteur à cette histoire, il mène une vie plutôt sans histoire proche de Dijon en compagnie d'une femme rencontrée à la fac. Au cours de ses études orientées droit des affaires, il accepte une proposition d'emploi dans une étude de notaire moyennant quoi il réussit à séduire durablement Claire X. qui le trouvait trop instable pour imaginer une suite après leur première rencontre amoureuse. Dans le même temps il regrette un peu d'avoir abandonné ses études. Il est possible et même souhaitable de faire respirer un peu la pâte avec la description d'amis qui auraient poursuivis leur études, organiser par exemple de courts séjours à Paris pour rencontrer lesdits amis et se donner l'occasion de faire quelques descriptions de Paris du style c'était un matin où le givre avait légèrement recouvert les poitrines dénudées des mannequins sous les vitres des abris bus, ce genre. Vient le jour où Claire X. lui annonce qu'elle voudrait renoncer à son temps plein pour se concentrer sur un autre projet. Il est possible et même souhaitable de laisser le lecteur deviner quelques pages de quel projet il pourrait bien s'agir, moyennant par exemple une invitation de Claire dans un restaurant ou tout autre endroit exceptionnel pour les moyens assez faibles du couple. Claire annonce à Paul qu'elle veut un enfant et qu'en fait de volonté, elle est déjà bien en route. Ce même jour il importe de faire se frotter cette terrible nouvelle avec un signe avant coureur satisfaisant pour tout le monde : le gouvernement a décidé de contraindre les automobilistes à acheter des gilets jaunes, pour les protéger quand, c'est vous qui l'ajoutez, dans un style indirect libre "ils sont contraints de sortir de leurs vieilles bagnoles à crédit sur le bas côté d'une autoroute battues par le vent mauvais des berlines de luxe." Paul pourrait avoir à ce moment là une sorte de vertige lié au gilet jaune et une première dispute avec Claire, qui commencerait à faire de curieux amalgames entre la difficulté d'acheter un gilet jaune, alors qu'en fait ça coute que dalle, et le futur avec un enfant à charge. Bon, et donc arrivé à ce point, vous faites entrez Macron, quelque mariage, une naissance, le fait que Paul a failli par exemple manquer la naissance après une panne de voiture d'occasion et s'est retrouvé à l'entrée de l'hôpital affublé d'un gilet jaune, vous faites glisser jusqu'au moment où il quitte femme et enfant en pleurs pour aller à Paris sur les barricades, dormant chez un ami à moitié installé puis dans la rue après s'être disputé avec celui ci, au sujet bien sûr des gilets jaunes et des bourgeois. Suis je donc un bourgeois ? peut demander l'ami, comme dans Balzac ou Flaubert, si vous voulez, et puis à la fin vous vous arrangez pour laisser l'affaire dans le flou et l'incertitude, pour que chacun puisse s'adonner à la réflexion. Le roman doit faire réfléchir avec de vraies questions universelles tout en conservant une saveur formelle plutôt de gauche.

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