Ce que peuvent avoir les gens à la place des oreilles
Dans la série des découvertes de la vie considérée comme une activité fondamentale, il y a la curieuse situation des enregistrements des sons naturels. Une chose que nous fîmes, quand nous étions dans la tranche d'âge des rois de ce monde et en position d'exposer de beaux cheveux à tous plutôt que des champs de patates, était de parcourir le monde dans des avions. Je laisserai le soin aux écrivains voyageurs de détailler les merveilles et les affres des pays lointains, leur lutte pour échapper à l'aplanissement de tous les esprits et les élégies sur le thème de fonctionnarisation du monde habitable ( concept à l'instant inventé, pour désigner les lieux de vie habitable comme des petits fonctionnaires craintifs à tout écart de destination ) pour me concentrer sur la seule chose qui est finalement restée, le seul évènement qui aura changé quelque chose, j'ai nommé le départ et sa grammaire, la façon de faire les bagages, la façon de considérer le temps avant le départ, la façon de choisir une voire deux idées parmi la liste des raisons toutes faites justifiant le départ ou bien faut il dire la déterritorialisation ( je l'écris pour faire le malin mais aussi pour me venger de ne jamais avoir su le prononcer du premier coup, faute d'occasions valables, je suppose, mais aussi parce que mes lèvres sont trop épaisses pour ces subtilités franco vincennoises ) et enfin bref, finalement le fait de se trouver concrètement dans l'avion, cet espace à part, où, si je lis bien, les gens se sentent transformés avec un tel degré d'ambition qu'ils commandent des jus de tomate, puis boivent des jus de tomates, regardent le jus de tomate dans le verre transparent, les dégustent à petites gorgées et si je me souviens bien, donnent l'impression d'avoir découvert l'excellence ontologique magnifiée par la lumière inhabituelle, aussi par les différences de pression atmosphériques dans ces veines qui sont les leurs, dans ces veines où sur terre ne coule jamais du jus de tomate mais plutôt quelque chose de visqueux, de lent et de triste.
Eh bien donc, ce qu'il y avait dans l'avion c'était la friction de l'air contre la carlingue, formant un tapis de sons épais et confortables, conjuguant immobilité formelle et vitesse, c'est à dire de quoi, si nous mettons de coté un instant le jus de tomate, ressentir l'espace de l'immortalité, plus ou moins. Je n'allais nulle part, c'est certain, mais j'y allais pour toujours. De la même manière qu'on est amoureux de quelqu'un pour toujours tandis que la relation, de son côté, ne va bien entendu nulle part.
Et cette friction d'éternité moisie, lorsqu'on a une tête devenue crapaud sédentaire, où la retrouver ? Grâce étant faite à l'abondance de n'importe quoi, vous trouverez des enregistrements de voyages en avion. Des pour faire dormir les bébés, d'autres pour se concentrer sur son travail à la con, si je comprends, d'autre encore pour retrouver le contact avec la nature comme qui dirait et l'on a donc le sentiment à première vue qu'on pourra faire mille fois le tour de la terre depuis son lit sans jamais plus ne ressentir une couille qui gratte ni souffrir bien évidemment de l'atroce sentiment de désastre lorsque les singes montés à la périphérie du ciel se précipitent finalement tous en même temps vers la porte fermée de l'avion avec leurs valises qui sentent la frite, certains bloquant le couloir par leur seule présence épaisse, d'autres pendus par leurs bras poilus aux compartiments à bagages tout en poussant de petits cris tout comme dans le documentaire vous savez. Ce n'est pas le cas. L'abondance n'est qu'une illusion. La plupart de ces enregistrements sont fabriqués par des gens d'ordinateurs et si mal faits qu'on entend parfaitement l'endroit où se rejoint la boucle de sons frelatés. Je me figure avec horreur le traumatisme du bébé Mozart qui, de ce fait, décide in utero de ne jamais rien accomplir, vivre longtemps et stérile.
Il y a donc peut être 2 ou 3 heures de vol en avion acceptables, en ne faisant pas trop son difficile, c'est à dire en passant sur les enregistrements où l'on entend l'ouverture de la bouteille de soda, le froissement du paquet de chips, aussi les murmures proférés par des passagers qui s'expriment dans une langue si connue qu'on en comprend la teneur sans en percevoir le sens, soit par exemple le discours du boutiquier dans les airs qui décrit sa médiocrité techno dialectique dans la langue des putes, l'assentiment veule du riche qui glousse dans son coin et ainsi de suite. Misanthrope, tu ne prendras pas l'avion.
De tout ceci il faut vite conclure que les gens sont sourds et par ailleurs aveugles, sans que je puisse en administrer pour l'instant la preuve, considérant les fautes que je fais tous ces trois mots que j'arrive encore à déterritorialiser tout seul, et à main nue, madame, en leur tirant dessus comme des poireaux un jour de pluie gluante, la pluie qui vous dégouline dans le froc tandis que mugit dans le casque l'avion à dix kilomètres au dessus, avec son jus de tomate et tout le cirque bientôt écrasé avec le reste du décor.