necro-poésie
 

Micheline Banzet Lawton est morte

 

Micheline Banzet-Lawton est morte et comme pour changer nous sommes embarrassés. Encore une morte qui nous tombe dessus sans que nous n'ayons rien vu venir du vivant de la morte. Sans doute Micheline Banzet-Lawton était elle une éminente personne. Pour autant nous n'en savions rien. J'ai lu qu'elle fut surprise que des japonais la reconnaisse dans la rue et je me mets à réfléchir : me serais je cogné un jour avec cette dame dans un train à Bordeaux après avoir failli manquer ma correspondance à cause d'une biographie de Bourvil que j' aurais lu avec fougue et imprevoyance ? Rien n'est moins certain. On a vite fait de louper un train. Des japonais se seraient abondamment répandus d'excuses mortifiées et j'eusse à peine esquissé un remords en retirant mon bout de parapluie du ventre dodu de la célèbre bordelaise. De quoi la vie est elle faite sinon de rencontres manquées dont on a tout oublié ? J'eusse rencontré une musicienne de premier choix qui avant, confia t elle, de chercher un travail à la radio pour gagner sa vie, consacra tout ce qu'elle avait de plus beau en elle à l'étude du violon. J'eusse rencontré une femme cultivée qui avait rencontré le célèbre chef d'orchestre Karajan et fut ensuite internationalement reconnue à la télévision pour avoir animé conjointement une émission de cuisine traditionnelle française. Eussai-je manié mon parapluie avec davantage de courtoisie, ce qui est loin d'être sûr, peut-être aurais je reçu en retour une initiation esthétique transversale menant de riches parallèles depuis la confection de la blanquette de veau jusqu'à l'homogénéité des pupitres dans telle symphonie de Ludwig van Beethoven. Or je n'ai rien reçu. J'écoute des symphonies de Beethoven qui me font l'impression d'avoir bouilli trop longtemps, sans pouvoir affirmer ce qui dans la mise au feux des carottes en doubles croches pourrait améliorer le fond de sauce harmonique tenu par les cors anglais. Ces jugements qui me manquent, je les dois peut être à l'inexistence de Micheline Banzet-Lawton dans ma propre vie et dans le développement de mes propres sentiments. Et maintenant c'est trop tard. Elle est morte. Elle n'a laissé aucun livre. Seulement des émissions de cuisine sur you toube et des interview avec des musiciens célèbres. Il en va ainsi du David de Donatello. Avant qu'on comprenne que la sculpture était conçue dans ses disproportions manifestes pour être contemplée depuis le bas d'une colonne de deux mètres, on passa complètement à côté du geste et l'on se figura que l'inexperience du sculpteur le fit inventer une figure d'adolescent équivoque et mal foutu, coiffé d'une drôle de manière, figé dans un moment de gloire qui n'était pas plus biblique que l'entrée d'un train électrique sur un terrain de golf. C'est pourquoi il faut toujours regarder les choses deux fois, ne pas surplomber les palombes ni snouber les palourdes.

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